Livres, Radio : émissions 2014

Hourra l’oral : un livre de Michel Arbatz qui nous fait entrer en intimité avec les poèmes !

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HLO-Email-couv-220x300Intimidante, hermétique, prétentieuse, creuse, niaise ou grandiloquente sont des adjectifs qui, même si l’on n’ose pas toujours les prononcer, correspondent au jugement que nombre d’entre nous se font de la poésie ! Et j’avoue que je ne faisais pas exception. D’ailleurs, quand j’ai reçu le livre Hourra l’oral ! de Michel Arbatz, si j’étais sûre de pouvoir le lire avec plaisir, connaissant la vivacité de sa plume et habituée à la perspicace pertinence de ses idées, je ne m’attendais pas à être passionnée par le sujet.

Et pourtant….Au fil des pages, ce fut une sorte de « révélation » : au delà de l’expérience touchante et belle de la transmission physique, de bouche à oreille avec les fameuses Brigades d’Intervention Poétique, l’auteur nous dresse un hilarant portrait au vitriol des poètes qui « pètent plus au que leurs vers » et on réalise alors que la poésie, est en fait tout autre chose que ce que l’on nous « vend » comme tel, à travers moult plaquettes auto éditées et autres déclamations St sulpiciennes ou printanières ! Un poème réussi, c’est un espace de liberté. Le savoir par cœur, c’est posséder quelque chose d’inaliénable, le transmettre, c’est un cadeau inestimable… La poésie, cette « ouverture particulière », est accessible à tous, même si elle demande un effort d’apprentissage, de lecture, d’écoute et une certaine « disponibilité »… Mais contrairement à une idée trop souvent véhiculée par ceux qui se la sont accaparée, elle n’est pas réservée à une « élite » !

Hourra l’oral ! est donc un essai politique (au sens le plus noble du terme) ! S’il a changé ma manière d’appréhender les mots « dits », alors, sans doute il peut le faire pour d’autres et, en cela, changer le monde !

Homère connaissait, dit-on, les cinq mille vers de l’Iliade et de l’Odyssée par cœur et les livrait de vive voix à ses auditeurs.

Quel poète aujourd’hui donne ainsi ses textes ? Combien de poètes parlent-ils leurs textes ? La poésie confinée dans le papier est-elle vraiment la poésie ? D’où vient la cassure qui l’a reléguée dans les études universitaires, les poncifs de la messe scolaire, ou la «sclérose en plaquettes» qui ne concerne qu’un lectorat minuscule ?

Quelle place tiennent dans cette désaffection la poésie «de combat» embarquée dans la mouvance communiste du XXe siècle, puis sa contre-vague formaliste ? Et quelle responsabilité endossent parfois les poètes eux-mêmes en s’enfermant dans diverses postures et clichés qui ont la vie dure ?

Autour de ces questions, Michel Arbatz, auteur, mais aussi homme de scène, et passeur oral de poètes plaide pour l’oralité, et la nécessité de maintenir la poésie comme «mémoire de la langue», suivant la belle expression de Jacques Roubaud. Il salue dans deux longs chapitres le rôle de la chanson comme garante d’une tradition poétique orale, et pointe le vide inquiétant d’une absence de transmission dans le domaine poétique.

Hourrah l’Oral ! est un bulletin de santé, un examen complet du malade, qui cherche à comprendre tous les aspects de son affection. C’est une réflexion nourrie tant par la lecture des poètes eux-mêmes, que par une importante documentation, mais aussi par l’expérience d’une décennie de profération tous azimuts avec la BIP (Brigade d’Interventions Poétiques) que Michel Arbatz anime en Languedoc Roussillon.

 

 

Michel Arbatz est né en 1949 à Paris. Il vit à Montpellier. Artiste de scène, il a réalisé une dizaine de spectacles, d’albums de chansons et mis en musique Desnos et Dubillard. Il a composé pour le cinéma et le théâtre (Lounguine, Gatti). Il est l’auteur, entre autres, de Rue de la Gaîté, une vie rêvée de Robert Desnos (Zigzags, 2000), Le moulin du Parolier (Jean-Pierre Huguet, 4e éd. 2012), Te fais pas de souci pour le mouron, préfacé par Nancy Huston (Christian Pirot, 2003), Retouver le Sud (poèmes & chansons, Jean-Pierre Huguet, 2006), Signes, Sinaï (poèmes, Encre et lumière, 2008).

Le temps qu’il fait a publié son premier récit en 2008 : Le maître de l’oubli et, en 2010, un long poème à dire intitulé Z (nativité).

 

Extrait

 

Ce livre est né d’une colère tardive, mais qui ne s’éteint ni avec de nouvelles expériences, ni avec l’âge. Au contraire, avec le passage du temps, je ressens toujours plus l’urgence d’une réforme : la poésie devrait être prise plus au sérieux, les poètes devraient moins se prendre au sérieux. Nous vivons encore sous le règne de l’inverse.

Prendre la poésie au sérieux, c’est la considérer comme soin de l’âme, comme prière laïque, comme ouverture de la langue. Nous sommes humains par la langue, toujours multiple, variante, équivoque. Je rappelle la citation de Jacques Roubaud qui ouvre ce livre : la poésie est la mémoire de la langue. On pourrait culbuter la proposition : la poésie est aussi la langue de la mémoire.

On sait qu’elle ne fera jamais recette, mais c’est aussi sa grande liberté. Elle ne peut être l’objet de «retour sur investissements». Quand le marketing essaie de ne rien laisser hors de son champ d’action, elle est hors d’atteinte.

Je ne veux pas dire par là que je souhaite aux poètes de rester inconnus et de ne jamais vendre leurs ouvrages. Mais ce destin ne leur appartient pas. Toutes les grandes «réussites», percées de poètes, se sont faites après un long temps de digestion sociale.

Il n’y a donc aucune raison pour qu’ils s’acharnent à rendre eux-mêmes leur poésie inatteignable par toutes sortes de poses, de manières, de postures de cénacles (ou d’orgueilleux solitaires), ni pour s’estimer au-dessus du commun des mortels. Au lieu de se complaire dans leur confortable malédiction, ils pourraient choisir la joie immense d’être d’une certaine manière «irrécupérables».

Qu’il aille nu, à poil, le millionnaire, dit César Vallejo.

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